L’Algérie face à la France : la loi criminalisant le colonialisme, entre soutien russe et rejet marocain
Quand la mémoire devient une arme juridique, l’affrontement ne se réduit plus à des déclarations ou à des communiqués de condamnation. C’est précisément ce qu’a compris l’Algérie en adoptant une loi qui inscrit le colonialisme français dans la catégorie des crimes contre l’humanité, un crime imprescriptible que n’efface aucune nouvelle page de relations. D’un trait de plume législatif, le conflit d’hier est passé des tiroirs des historiens aux coulisses des prétoires, du registre de la plainte à celui du droit applicable. Les réactions n’ont pas tardé : Moscou a salué la démarche comme une victoire dans une bataille qu’elle mène sur d’autres fronts, Rabat a opté pour un silence teinté de critiques voilées, et Paris a éprouvé assez d’inquiétude pour comprendre qu’il ne s’agissait pas d’une simple secousse passagère.
La loi criminalisant le colonialisme : parcours et contenu
L’adoption de ce texte n’a rien d’une promenade. Pendant des années, l’idée de criminaliser la période coloniale a tourné dans les couloirs du Parlement algérien, se heurtant chaque fois au mur des relations bilatérales et aux calculs d’une diplomatie qui privilégiait l’apaisement. Le dossier mémoriel ressemblait à une plaie ouverte qu’on laissait cicatriser d’elle-même, jusqu’à ce que l’équation change. La montée des tensions avec Paris et la transformation de la mémoire en véritable levier de pression ont fait tomber les obstacles un à un.
En décembre 2025, l’Assemblée populaire nationale adoptait à l’unanimité un texte qui ressemblait à une déclaration de souveraineté historique. Le texte est ensuite passé au crible du Conseil de la Nation au début de l’année 2026, avant d’être arrêté dans sa version définitive en mars et de paraître au Journal officiel en mai de la même année. La loi ne qualifie pas la colonisation française entre 1830 et 1962 d’erreur ou de pratique condamnable, elle l’inscrit sous le chef de crime contre l’humanité. Elle documente les meurtres de masse, la torture systématique, les déplacements forcés de populations, le pillage des richesses, ainsi que les essais nucléaires et chimiques menés par la France dans le Sahara algérien entre 1960 et 1966. Et elle ne s’arrête pas à la seule documentation : elle oblige la France à décontaminer les sites d’essais et à en livrer les cartes complètes, à restituer les archives et les fonds spoliés, et à reconnaître officiellement le caractère criminel de ces décennies noires.
Sur le plan intérieur, la loi prévoit des sanctions contre quiconque glorifie le colonialisme ou en nie les crimes sur le territoire algérien. Elle comporte en outre une disposition remarquée qui érige en infraction la collaboration avec l’autorité coloniale dans un contexte historique précis, une disposition qui n’a pas seulement fait réagir les Algériens, mais a jeté une ombre sur des voisins qui entretiennent leur propre passé avec cette époque. Détail révélateur : le Conseil de la Nation a supprimé l’expression « excuses officielles » de la version finale, s’efforçant de régler l’équilibre du texte entre la fermeté de la posture souveraine et la souplesse diplomatique, pour ne pas fermer totalement la porte à un éventuel dialogue futur.
Il ne s’agit pas simplement de récupérer des droits historiques oubliés. L’Algérie manie ce dossier avec un sens politique avisé ; elle renforce l’unité nationale autour d’un récit clair, améliore sa main dans les négociations avec Paris, et lance à toute l’Afrique un message audible : faire face à l’héritage colonial n’est pas un slogan que l’on brandit dans les cérémonies, mais un texte de loi que l’on peut légiférer et mettre en œuvre.
La Russie soutient la loi : les dimensions stratégiques
Le 28 mai 2026, la porte-parole de la diplomatie russe a publié un communiqué sans la moindre ambiguïté : Moscou appuie la loi algérienne et la considère comme une étape décisive et juste dans la confrontation avec le passé colonial de la France. Ce communiqué n’avait rien d’une courtoisie diplomatique ; c’était un message soigneusement calibré, qui tirait à plusieurs cibles en même temps.
Pour comprendre la position russe, il faut observer la carte africaine en pleine recomposition. La région du Sahel et du Sahara a connu une succession de coups d’État entre 2021 et 2023 qui ont balayé la présence militaire française au Mali, au Niger et au Burkina Faso, ouvrant la voie à une influence russe en expansion rapide. Ce que Moscou a obtenu par les équipements et les conseillers, elle entend aujourd’hui le consolider par la force du droit et de la légitimité historique. Son soutien à la loi algérienne s’inscrit dans une stratégie d’épuisement de l’image de la France en Afrique, mais cette fois avec une arme d’un autre type : le droit et la mémoire. Ce n’est un secret pour personne que qualifier un État d’auteur de crimes contre l’humanité nuit à sa réputation internationale d’une manière qui n’a rien à envier à une défaite sur le terrain.
Le communiqué russe a habilement mentionné la participation de l’Algérie au Forum des partisans de la lutte contre les pratiques contemporaines du néocolonialisme, une enceinte que Moscou soutient activement et qui réunit des pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine partageant un sentiment d’injustice face à l’hégémonie occidentale. L’enjeu n’est pas seulement de saluer l’expérience algérienne, mais d’en faire un modèle exportable. Si d’autres États se mettent à poursuivre d’anciennes puissances coloniales devant des juridictions internationales, Paris se retrouvera dans un étau diplomatique et juridique prolongé, et le cercle de pression se resserrera autour d’elle.
Pour être honnête, on ne saurait passer sous silence une certaine duplicité russe. Moscou se présente comme l’allié historique des peuples qui ont souffert de la domination occidentale, tout en menant dans son propre voisinage des politiques qui ne sont pas exemptes de pressions et d’ingérences. Son appui à la loi algérienne repose sur des calculs stratégiques froids, et non sur des principes purs. Cette ambiguïté n’enlève rien à la valeur de la position algérienne, car l’Algérie sait parfaitement que les États s’allient par intérêt et non par pureté d’intention, et c’est justement ce qui lui permet de tirer parti de la compétition internationale sans se lier complètement.
Le Maroc rejette : quand la souveraineté affichée contredit les choix réels
À l’opposé, Rabat a choisi une tout autre voie. Aucun soutien à la loi algérienne n’en est venu ; au contraire, des responsables et des médias proches des cercles de décision l’ont qualifiée de « surenchère politique », dans une étonnante harmonie avec la position française qui a attaqué le texte en le décrivant comme une démarche unilatérale ne servant pas le dossier mémoriel. Cette concordance entre le discours de Rabat et celui de Paris n’est pas fortuite ; elle en dit long sur la nature structurante des liens entre l’institution dirigeante marocaine et l’État français.
La relation franco-marocaine dépasse la simple diplomatie. C’est un tissu serré d’intérêts économiques, de formation des élites dans les écoles et universités françaises, et une coopération sécuritaire et de renseignement étroitement documentée. Affronter juridiquement la France de cette manière aurait coûté extrêmement cher à de larges secteurs de l’élite marocaine, un prix qu’elle ne semble pas prête à payer. Mais ce qui complique encore la position et soulève des questions, c’est le fossé béant entre le discours de souveraineté et la pratique politique. Les responsables marocains remplissent volontiers les tribunes de propos sur le refus de la tutelle étrangère et l’attachement à l’indépendance nationale ; pourtant, lorsqu’un outil juridique réel de mise en cause d’une ancienne puissance coloniale est apparu, ils se sont empressés de se taire et de le décrédibiliser. Ce paradoxe révèle que la notion de souveraineté, dans le discours officiel marocain, est souvent instrumentalisée dans le cadre du conflit régional et de la rivalité avec le voisin, bien plus qu’elle ne fonctionne comme un principe stratégique gouvernant la politique étrangère dans toutes les directions.
Il y a une autre dimension qu’on ne saurait ignorer : la clause de la loi algérienne qui criminalise la collaboration avec l’autorité coloniale dans son contexte historique ouvre un débat sur des pages de l’histoire régionale que beaucoup préféreraient ne pas rouvrir. Cette disposition, et les sensibilités qu’elle charrie, rend impossible l’engagement de Rabat en faveur de la loi, du point de vue où certaines élites se placent pour regarder leur propre passé. Plus largement, cette attitude met le Maroc en porte-à-faux avec l’image qu’il promeut de puissance africaine montante et de porte d’entrée du continent vers l’Europe. S’abstenir de participer à une dynamique africaine de confrontation avec l’héritage colonial, au moment où de nombreux pays du continent vivent un véritable réveil souverainiste, affaiblit cette image et lui fait perdre toute crédibilité aux yeux de capitales africaines qui commencent à traiter le passé avec un tout autre sérieux.
L’Algérie, un modèle : quand la loi devient une arme politique
Ce que propose l’Algérie aujourd’hui n’est pas qu’une simple étape dans son différend bilatéral avec la France. Elle inaugure une méthode différente de traiter la blessure coloniale, une méthode qui s’appuie sur la loi et non sur les communiqués. La différence entre les deux est fondamentale : quand la revendication historique se transforme en texte juridique applicable, l’État fait passer la question du terrain des émotions et des exigences morales à celui de la responsabilité juridique susceptible de poursuites. Paris mesure ce basculement et l’aborde avec une profonde inquiétude, car elle sait que le précédent algérien, s’il vient à percer une brèche dans le mur de l’immunité historique, encouragera d’autres pays à emprunter le même chemin, transformant l’héritage colonial français en un fardeau sans cesse réactivé dans les enceintes internationales.
Ce qui pèse encore plus lourd dans les calculs français, c’est que le soutien russe a sorti la loi de son cadre bilatéral et lui a donné un élan géopolitique supplémentaire. Après le communiqué russe, il ne s’agit plus d’un simple désaccord mémoriel entre Alger et Paris ; l’affaire est devenue un maillon d’un affrontement plus vaste entre deux pôles internationaux qui se disputent la redéfinition de l’ordre mondial. Ce glissement place la France dans une position bien plus fragile et fait de la loi algérienne bien plus qu’un événement législatif interne.
Ce qui se joue aujourd’hui dans la relation entre l’Algérie et la France est un tournant historique véritable. L’Algérie prouve, par les actes et non par les paroles, qu’il est possible de faire face à l’héritage colonial de manière efficace quand on le fait reposer sur un socle juridique solide. La question qui reste suspendue au-dessus de tout le paysage régional est celle-ci : d’autres capitales oseront-elles s’engager sur cette voie, ou préféreront-elles rester à l’abri des murailles des calculs étroits ?

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