L'alliance du Makhzen et des Émirats contre l'Algérie : les dimensions de la lutte d'influence en Afrique du Nord et de l'Ouest

Illustration du conflit d'influence Algérie-Maroc-Émirats en Afrique, énergie et médias.


Ces dernières années, les contours d'une âpre lutte d'influence régionale se dessinent en Afrique du Nord et de l'Ouest. Une lutte où se mêlent enjeux sécuritaires, énergétiques et médiatiques, et où s'entrecroisent les intérêts de puissances arabes, africaines et internationales. Au cœur de ce théâtre, l'Algérie apparaît comme la cible centrale d'une alliance non déclarée entre le Makhzen marocain et les Émirats, qui déploie des stratégies multiples visant à restreindre sa marge de manœuvre régionale, à ternir son image et à encercler sa présence dans l'espace sahélien et ouest-africain.

Ce tableau soulève des questions essentielles : quelle est la nature de cette alliance ? Comment se répercute-t-elle sur les cartes politiques et médiatiques en Afrique francophone ? Et de quels outils l'Algérie se sert-elle pour faire face à une guerre hybride mêlant pressions politiques, infiltration médiatique et remodelage de l'opinion publique ?

Une alliance fondée sur le ciblage du rôle algérien

La dimension la plus profonde de cette alliance réside dans le fait que l'Algérie constitue un point de croisement entre les dossiers énergétiques, la sécurité régionale et l'indépendance de la décision politique. Le pays s'est imposé comme un acteur clé dans des projets stratégiques majeurs, à l'image du gazoduc transsaharien reliant le Nigeria à l'Algérie et ouvrant des perspectives vers le marché européen. Il a également joué un rôle déterminant pour limiter les scénarios d'intervention militaire dans les pays du Sahel, comme au Niger, en poussant vers des solutions politiques et diplomatiques régionales.

Cette présence a fait de l'Algérie, aux yeux de ses rivaux, un obstacle face à des projets qui voient le continent africain comme un espace ouvert aux investissements politiques, économiques et médiatiques. La succession des politiques suivies révèle qu'une part essentielle de la convergence maroco-émiratie repose sur l'idée de réduire la liberté d'action algérienne dans les dossiers énergétiques, de déformer son image dans l'espace francophone et de pousser certaines capitales africaines à la percevoir comme un concurrent gênant plutôt que comme un partenaire stratégique.

Les Émirats et le Maroc : de l'énergie à la géopolitique

Sur le dossier énergétique, des tentatives répétées émergent pour proposer des projets alternatifs ou parallèles aux voies portées par l'Algérie. Le Maroc a par exemple promu le projet de gazoduc atlantique, censé acheminer le gaz nigérian le long de la côte ouest-africaine jusqu'aux rivages marocains, en concurrence avec l'itinéraire saharien choisi par l'Algérie, le Niger et le Nigeria. Même si ces projets se présentent comme des options de développement, la manière dont ils sont commercialisés sur les plans médiatique et politique révèle une tentative manifeste de concurrencer le rôle algérien dans la connexion de l'Afrique à l'Europe sur le plan énergétique.

En arrière-plan, le rôle des Émirats se dessine sur le marché européen et dans les pays du sud de l'Europe, via des investissements et des tentatives de positionnement dans le secteur de l'énergie, touchant de près ou de loin aux sphères d'influence algériennes. Ce que l'on peut lire dans cette orientation, c'est la volonté de construire des itinéraires énergétiques et financiers alternatifs qui réduisent la capacité de l'Algérie à défendre ses intérêts sur les marchés vitaux, et ouvrent la voie à de nouveaux acteurs s'appuyant sur la puissance de l'argent et leurs relations politiques.

Cette imbrication entre projets énergétiques et mouvements du capital du Golfe crée un environnement concurrentiel aigu, où l'Algérie devient bien souvent la partie que l'on souhaite affaiblir pour faire place à d'autres options. Et le phénomène ne s'arrête pas aux frontières de l'économie : il s'étend à l'espace politique et médiatique, sous la forme de campagnes et de couvertures cherchant à minimiser l'importance des projets algériens ou à en mettre en doute la viabilité.

La dimension médiatique : de Medi 1 aux plateformes francophones

Les médias sont une composante essentielle de cette bataille. L'expansion médiatique marocaine en Afrique, notamment à travers la chaîne « Medi 1 » et d'autres plateformes ciblant l'espace francophone, ne peut se comprendre en dehors de la guerre des récits sur qui représente le partenaire le plus adapté pour le continent, et qui possède le récit le plus convaincant sur la stabilité, le développement et la relation avec les puissances internationales.

Au Mali, par exemple, une licence de diffusion terrestre a été accordée à une chaîne directement liée à l'institution royale marocaine, lui conférant une plus grande capacité à toucher le public malien dans sa langue, et sur des fréquences nationales. Ce positionnement médiatique permet de livrer un récit déterminé sur la région, sur les relations avec l'Occident, sur les rôles sécuritaires, et sur l'image de l'Algérie elle-même, présentée comme un élément « perturbateur de l'équation » plus que comme un pilier de stabilité.

Il semble qu'une partie de cette orientation vise à construire un discours médiatique enclin à glorifier certaines puissances occidentales et à justifier leurs politiques, tout en dépeignant d'autres parties, l'Algérie en tête, comme un obstacle à « l'ouverture » et à « l'intégration ». En ce sens, les médias deviennent un outil pour former un nouveau marché des idées en Afrique, où l'on privilégie certaines alliances au détriment d'autres, et où l'on redéfinit qui est « l'allié naturel » du continent et qui est le « partenaire gênant ».

Reconfigurer l'opinion publique africaine en faveur de l'Occident et d'Israël

La bataille ne se limite pas à l'image entre États : elle s'étend à une tentative de redéfinir la relation des peuples africains avec l'Occident et avec Israël. Une partie du discours médiatique porté par des plateformes proches du Makhzen, ou s'alignant sur une ligne éditoriale émiratie, s'emploie à présenter les États-Unis, la France et d'autres puissances occidentales comme des alliés naturels, et à redorer l'image d'Israël dans l'espace africain, en particulier dans les pays francophones.

Dans ce contexte, les projets de normalisation avec Israël sont présentés comme une opportunité de développement et d'investissement, et le Maroc est promu comme la porte d'entrée de cette normalisation à l'échelle africaine. En face, l'Algérie est visée par un discours qui laisse entendre qu'elle entrave « l'intégration » au système international en raison de son attachement aux positions de soutien à la Palestine et de son refus de s'arrimer à des alliances sécuritaires et militaires qui reproduisent les schémas de mise sous tutelle de la région.

Ce type de discours cherche à créer un clivage net entre un axe qui brandit l'étendard de la normalisation et de l'engagement total dans les agendas occidentaux, et un autre axe dépeint comme un cas « d'intransigeance » qui ferait obstacle au « progrès ». Pourtant, le cœur du différend, quand on le déconstruit, tourne autour de la question de la souveraineté et de la liberté de décision en politique étrangère, et non autour d'un supposé désir de développement ou de repli sur soi, comme le prétendent certains récits.

Cibler l'image de l'Algérie et ses intérêts nationaux

La quête de ternir l'image de l'Algérie ne se cantonne pas aux médias destinés au grand public : elle s'étend aux tentatives d'influencer les élites et les décideurs par le biais de rapports et d'analyses qui rattachent chaque pas algérien au Sahel et en Afrique de l'Ouest à des agendas cachés ou à des ambitions expansionnistes. Ces approches révèlent une tentative de délégitimer la vision algérienne fondée sur le soutien aux solutions politiques internes, le refus des interventions militaires étrangères et l'encouragement de l'intégration économique entre les pays de la région.

En regard, le bilan de l'Algérie dans plusieurs dossiers témoigne de positions constantes appelant au retrait des forces étrangères de la région, à la réduction de la dépendance aux solutions militaires et à la primauté du dialogue entre les acteurs locaux. Le contraste entre ce bilan et l'image que certains discours tentent de dresser révèle que l'objectif n'est pas d'offrir une lecture objective, mais de produire un récit politique au service d'options déterminées et d'alliances existantes.

La bataille médiatique pour l'Afrique : comment l'Algérie riposte-t-elle ?

Face à cette guerre médiatique et politique, l'Algérie se déploie sur plusieurs plans. D'une part, elle cherche à renforcer sa présence en Afrique par la porte de l'énergie, de l'investissement et des infrastructures, comme avec le projet de gazoduc transsaharien, les projets d'interconnexion électrique et la coopération dans les domaines de la formation et du renforcement des compétences. Ces projets ne sont pas de simples contrats économiques : ils sont le message que l'Algérie mise sur l'intégration africaine et sur la construction d'intérêts communs transfrontaliers.

D'autre part, l'Algérie s'emploie à diversifier ses outils médiatiques et diplomatiques, en renforçant la coopération avec des chaînes africaines indépendantes et en soutenant des plateformes qui reflètent un point de vue différent de celui que tentent d'imposer certains bras médiatiques alliés au Makhzen et aux Émirats. L'objectif ici n'est pas d'entrer dans une guerre de propagande ouverte, mais de créer un espace permettant aux récits alternatifs d'émerger, et de mettre en lumière les réalités liées au rôle de l'Algérie dans le soutien à la stabilité et aux règlements politiques.

L'Algérie cherche également à faire valoir son poids diplomatique au sein des institutions africaines et régionales pour défendre les principes de souveraineté et de refus de l'ingérence extérieure, et pour souligner le danger de transformer le terrain africain en arène de règlement de comptes entre des axes antagonistes. Ce travail diplomatique, lorsqu'il est assorti de projets de développement concrets, permet à l'Algérie de se forger une image différente de celle que certaines machineries médiatiques tentent d'imposer.

La stratégie algérienne : un discours de souveraineté et de stabilité face aux axes

La ligne directrice de la politique algérienne dans la région repose sur un tryptique clair : souveraineté, refus de l'ingérence extérieure et pari sur les solutions politiques. Au Mali, au Niger et dans les pays du Sahel en général, l'Algérie a défendu la nécessité que les grandes décisions émanent de l'intérieur de la région, et non qu'elles soient dictées par des capitales étrangères. Ce principe se reflète dans son refus de précipiter la région dans des alliances militaires transcontinentales ou de la transformer en un terrain de règlement de comptes entre grandes puissances.

À l'inverse, d'autres politiques émergent dans la région, plus ouvertes à l'appel à des forces extérieures militaires et sécuritaires, ou à l'ouverture à de vastes projets de normalisation avec Israël, dans une tentative de remodeler l'architecture des alliances dans la zone. Ces politiques révèlent une volonté de consacrer le rôle de certaines capitales comme intermédiaires permanents entre l'Afrique et l'Occident, quitte à se faire au détriment de l'indépendance de la décision africaine.

Les retombées de la lutte sur l'avenir de l'Afrique du Nord et de l'Ouest

La confrontation entre ces visions n'a pas que des conséquences symboliques : elle aura des effets directs sur l'avenir de la stabilité et du développement en Afrique du Nord et de l'Ouest. Si la logique des axes et de la compétition négative l'emporte, la région restera un terrain ouvert aux crises, aux coups d'État et à l'enchevêtrement d'intérêts antagonistes. En revanche, si une vision fondée sur les partenariats équilibrés et le respect de la souveraineté des États parvient à s'imposer, des projets comme le gazoduc transsaharien, l'interconnexion électrique et le développement d'infrastructures communes pourront devenir le noyau d'une véritable intégration.

Dans ce contexte, l'Algérie apparaît dans la position de celui qui cherche à ancrer un modèle fondé sur la coopération Sud-Sud et sur le renforcement du front africain face aux pressions, tandis que d'autres politiques visent à réinsérer la région dans un nouveau système de dépendance, par l'argent, les médias et les arrangements sécuritaires.

Conclusion : une guerre de récits et de modèles

Ce qui se joue aujourd'hui entre l'Algérie d'un côté, et l'alliance du Makhzen et des Émirats de l'autre, n'est pas une simple divergence de points de vue éloignés, mais l'expression d'un conflit entre deux modèles : un modèle qui veut que l'Afrique soit un partenaire d'égal à égal dans ses relations avec le monde, et un modèle qui pousse à reproduire des rôles d'intermédiaire liés aux intérêts étrangers. Au cœur de cette lutte, le récit médiatique joue un rôle crucial dans la formation de la conscience des peuples et des élites, et dans la détermination de qui est perçu comme l'allié naturel et qui est présenté comme l'adversaire.

Les années à venir révéleront dans quelle mesure l'Algérie parviendra à consolider son option souveraine et à approfondir sa présence au Sahel et en Afrique de l'Ouest, à travers des projets tangibles et un discours cohérent, et dans quelle mesure les outils de l'alliance adverse réussiront à imposer leur récit à une partie de l'opinion publique africaine. Ce qui est certain, c'est que la bataille ne se déroule plus seulement sur le terrain ou dans les salles de négociation : elle se joue désormais aussi sur les écrans de télévision, les plateformes d'information, et dans l'esprit des générations montantes du continent.

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