Le traité Maroc-France de 2026 : quand l’histoire revient déguisée en partenariat
Il est des moments de l’histoire où le passé se recompose avec les instruments du présent, en prenant soin que tout paraisse nouveau. Quand le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a annoncé que Rabat et Paris s’apprêtaient à signer un traité qualifié par lui d’« inédit et historique », le premier du genre entre le Maroc et un pays européen, ce n’était pas une déclaration diplomatique ordinaire. C’était l’annonce d’une transformation profonde de la relation entre Rabat et Paris, une relation qu’il est impossible de comprendre sans remonter à sa racine historique, qui plonge jusqu’en 1912, lorsque le Maroc fut placé sous protectorat français par le traité de Fès.
La question essentielle qui s’impose ne porte pas uniquement sur le contenu de ce traité, mais sur sa nature et ses significations les plus profondes : s’agit-il d’une mutation véritable vers un partenariat équilibré entre deux États souverains, ou bien reproduit-il l’équation de la dépendance historique avec les outils du XXIe siècle ?
Du traité de Fès de 1912 au traité de Rabat de 2026 : cent ans d’une relation trouble
On ne peut saisir l’ampleur de ce qui se joue aujourd’hui sans convoquer le contexte historique dans toute sa pesanteur. En mars 1912 fut signé le traité de Fès, qui plaçait officiellement le Maroc sous protectorat français. Ce document ne fut pas le produit d’une négociation entre égaux, mais un diktat imposé au sultan Abdelhafid sous des pressions militaires et financières accumulées qui avaient affaibli la capacité de résistance du Makhzen et lui avaient ôté toute marge de manœuvre. Par ce traité, le pouvoir effectif passait au résident général français, tandis que le sultan conservait une autorité formelle vidée de sa substance, dans une mise en scène où les Français avaient minutieusement façonné l’image du tuteur bienveillant qui « protège » sans occuper.
Quarante-quatre années de ce protectorat ont produit un modèle colonial singulier : il maintint l’institution monarchique comme une façade politique réutilisable, épuisa les ressources naturelles et mit en place un réseau ramifié d’intérêts économiques et culturels français, si bien que l’indépendance de 1956 fut une séparation officielle d’avec le protectorat, mais non un affranchissement complet des cercles d’influence parisiens qui avaient pénétré la structure de l’État, des élites et de l’économie.
Plus de sept décennies après l’indépendance, la France et le Maroc reviennent à la table des négociations, à ceci près que le discours est cette fois radicalement différent dans sa forme : on ne parle plus de protection mais de « partenariat stratégique approfondi », ni de tutelle mais de « coopération entre pairs ». Et tandis que la partie française a souligné que le traité serait le premier du genre entre la France et un pays extérieur à l’Union européenne, M. Bourita a pris soin de le présenter, côté marocain, comme un événement fondateur dans la relation avec l’espace européen. Cette symétrie des discours soulève des interrogations légitimes sur les équilibres réels qu’elle recouvre et qui n’ont pas encore été dévoilés.
Que disent les déclarations officielles ?
M. Bourita a annoncé que le traité serait signé lors d’une visite d’État attendue du roi Mohammed VI à Paris, et que la haute commission mixte entre les deux pays se réunirait à l’horizon du mois de juillet comme une étape préparatoire importante. Il a précisé que le traité établirait un cadre nouveau pour la relation maroco-française, dépassant le stade des déclarations d’intention et des accords conjoncturels pour atteindre celui d’un engagement stratégique juridiquement contraignant.
D’après les analyses qui circulent sur le contenu de ce traité, il est probable qu’il s’étende sur plusieurs décennies à venir et qu’il englobe les dossiers de la coopération sécuritaire et militaire, de l’ancrage industriel, ainsi que du renforcement de la coopération dans les domaines de l’énergie, des migrations et de l’enseignement. Certains rapports indiquent que le traité pourrait permettre au Maroc de bénéficier de certains mécanismes de partenariat européens sans être formellement membre de l’Union, ce qui représenterait un statut exceptionnel sans précédent dans les relations européennes avec le voisinage sud. Il va de soi qu’il existe une différence fondamentale entre ce qu’annoncent les déclarations et ce que consigneront les textes détaillés, qui n’ont pas encore été publiés.
Les similitudes avec le traité de protectorat de 1912 : ce que révèle la structure profonde
Mettre les deux traités côte à côte fait apparaître des ressemblances structurelles frappantes qui ne doivent rien au hasard.
Dans les deux cas, le Maroc vient à la France en position de besoin vis-à-vis du grand allié occidental. En 1912, le besoin était militaire et économique, face à l’incapacité de l’État makhzénien à gérer les tensions intérieures et les pressions européennes croissantes. Aujourd’hui, le besoin s’inscrit dans un contexte différent mais non exempt de pressions accumulées : une fragilité économique, des tensions régionales chroniques avec l’Algérie, le dossier du Sahara occidental qui exige un soutien international continu, et une compétition grandissante pour l’influence sur le continent africain dans un contexte de recul de la place de Rabat. Ce qui se lit dans cette orientation, c’est que le Makhzen recourt de nouveau à l’allié traditionnel au moment où il se perçoit face à une accumulation de pressions, un schéma récurrent dans l’histoire des relations entre les deux parties.
De même, dans les deux cas, la famille régnante conserve la façade politique tandis que les relais de l’influence française s’étendent en profondeur dans l’économie et la sécurité, loin des projecteurs. Et dans les deux cas également, la relation inégale est présentée sous l’habit du « partenariat » et de la « coopération mutuelle ».
Il existe toutefois des différences essentielles que l’on ne saurait ignorer. Le Maroc est aujourd’hui un État indépendant, doté d’une souveraineté juridique internationalement reconnue, et non dans la situation d’impuissance institutionnelle qui était la sienne au début du XXe siècle. Les données disponibles indiquent que Rabat a imposé cette fois des conditions préalables, au premier rang desquelles la reconnaissance française pleine et entière de la marocanité du Sahara, ce qui lui a conféré une carte de négociation qui n’existait pas en 1912.
À cela s’ajoute que le nouveau traité survient après des années de vive tension entre Rabat et Paris durant la période allant de 2021 à 2024, concrétisées par le rappel des ambassadeurs, la réduction des visas et les accusations de Macron relatives à un « flou historique » dans le dossier du Sahara. Par conséquent, ce qui se lit dans la démarche du Maroc en direction de ce traité, c’est qu’il est parvenu à arracher un prix politique en échange de son retour dans l’orbite française, et non qu’il y a glissé de son plein gré sans contrepartie.
Que signifie le traité sur les plans économique, sécuritaire et culturel ?
La France est, historiquement, le premier partenaire commercial du Maroc, et les entreprises françaises occupent des positions de premier plan dans les secteurs bancaire, des télécommunications, de l’énergie et des infrastructures. Avec le nouveau traité, on s’attend à une extension de l’ancrage industriel français sur le territoire marocain, dans le cadre d’une tendance française générale à délocaliser une partie des chaînes de production hors d’Europe afin de réduire les coûts de fabrication. Cet essaimage industriel présente deux faces opposées : d’un côté, il crée des emplois et transfère un peu de technologie ; de l’autre, il consolide une dépendance structurelle au capital français qui rend la décision économique marocaine tributaire d’intérêts dont les arbitrages ne se font pas à Rabat.
Sur le plan sécuritaire, il est vraisemblable que le traité comporte une coopération approfondie dans les dossiers de la lutte antiterroriste, du contrôle migratoire et de la gestion des frontières méridionales. Ce que cette politique révèle comme signification structurelle, c’est que le Maroc joue de la sorte un rôle sécuritaire au profit de l’Europe, rétribué par des gains diplomatiques et non financiers, ce qui fait de lui dans les faits un gendarme volontaire pour la garde des frontières du continent européen par son flanc sud, un rôle dont ont pâti les autres pays maghrébins, au premier rang desquels l’Algérie, qui a toujours refusé de transformer son territoire en couloir de gestion migratoire pour le compte de l’Occident.
Quant à la culture, elle demeure le visage le plus continu de cette relation problématique. La langue française au Maroc n’est pas qu’une langue de communication ; elle est un instrument d’appartenance de classe et un sas élitaire dont on contrôle l’accès depuis l’époque du protectorat. Renforcer ce dispositif dans le cadre du nouveau traité signifie la perpétuation d’un modèle culturel duel dont les Français tirent davantage profit que les Marocains, dont l’identité arabe et amazighe reste en état de confrontation chronique avec la culture de l’ancien colonisateur, laquelle se renouvelle par le biais d’institutions et d’outils contemporains.
S’agit-il d’un partenariat équilibré ? Lecture des rapports de force réels
Il est difficile de répondre par un oui absolu ou un non catégorique, tant la réalité est plus complexe que la dichotomie « partenariat plein » ou « dépendance explicite ». Le Maroc de 2026 n’est pas le Maroc qui a capitulé à Fès en 1912, mais il n’a pas encore atteint, dans le même temps, le degré d’indépendance économique et stratégique qui lui permettrait de négocier en position de véritable égalité.
Rabat a besoin du soutien français au dossier du Sahara au sein du système onusien, du capital français pour achever ses projets d’infrastructures, et de la couverture sécuritaire européenne face aux tensions régionales montantes. En retour, Paris a besoin du Maroc comme point d’ancrage stratégique en Afrique du Nord et comme porte d’entrée de l’influence européenne sur le continent africain, surtout après le recul brutal de la France dans la zone sahélienne et en Afrique de l’Ouest, où Paris a perdu une influence historique qu’elle n’a pas pu compenser.
Ce croisement des besoins est réel, mais le niveau de besoin n’est pas symétrique. Le besoin du Maroc à l’égard de la France est plus pressant à l’horizon prévisible, tandis que la France dispose du luxe de l’attente et de la manœuvre. C’est ce déséquilibre qui détermine en définitive qui conduit et qui suit dans tout partenariat, quelles que soient les formules diplomatiques qui l’enveloppent.
Trois scénarios pour l’avenir de la relation
Le premier scénario voit le traité déboucher sur un partenariat mature dans lequel Rabat tirerait parti du transfert de technologie et de l’investissement français pour bâtir une économie plus diversifiée, tout en conservant une marge politique indépendante dans les dossiers stratégiques. Ce scénario est théoriquement possible, mais il suppose une volonté marocaine solide dans la gestion des équilibres et dans le refus de glisser vers cette allégeance réflexive à Paris qui a historiquement caractérisé la relation.
Le deuxième scénario postule que le traité se transforme en un carcan structurel qui réduit la marge de manœuvre marocaine dans ses relations avec la Chine, la Russie et les pays du Sud, et fait reculer sa capacité à construire une politique étrangère autonome, transformant le Maroc en un bras européen au sud de la Méditerranée au lieu qu’il soit un acteur indépendant dans son environnement africain et arabe.
Le troisième scénario, le plus récurrent dans l’histoire commune des deux pays, réside dans le retour des tensions après la phase de réchauffement, dès lors que les interprétations des clauses détaillées relatives aux dossiers sécuritaires, migratoires et à l’équilibre commercial divergent. La relation maroco-française n’a jamais connu de stabilité durable sans tensions périodiques, et l’histoire ne donne guère de raisons de croire que cette fois-ci fera exception.
Le présent relit le passé
Ce qui se joue entre Rabat et Paris ne saurait être réduit à une seule case. Ce n’est pas une recolonisation, mais c’est bien loin d’être le partenariat entre égaux qu’incarne le traité de l’Élysée entre la France et l’Allemagne. C’est un modèle intermédiaire que régissent des déséquilibres hérités, des nécessités présentes et des enjeux antagonistes.
Il est toutefois une différence fondamentale entre 1912 et 2026 qui mérite qu’on s’y arrête : en 1912, les Marocains n’avaient pas voix à ce qui se signait en leur nom. Aujourd’hui, la scène est différente, ne serait-ce que relativement. La société marocaine vivante, avec sa presse indépendante, ses militants et ses diasporas disséminées à travers le monde, pose désormais les questions qui dérangent d’une voix que l’on ne peut étouffer : pour qui ce traité est-il écrit ? Qui en profite réellement ? Et que restera-t-il aux Marocains ordinaires quand arrivera à expiration le « partenariat inédit » ?
Ces questions sont l’esprit de la démocratie avant d’être celui de la géopolitique, et ce sont elles qui détermineront en fin de compte si le traité de 2026 restera dans les livres d’histoire comme un pas vers une souveraineté véritable, ou comme une page nouvelle d’une relation qui ne s’est jamais défait de l’héritage du protectorat, quels que soient les changements de noms et les parures de ses appellations.
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