Mali et le Sahel : comment le Makhzen instrumentalise le coup d’État de Goïta et le dossier jihadiste pour régler ses comptes avec l’Algérie
Le Mali et la région du Sahel se muent, de manière graduelle, en un théâtre ouvert où se règlent les comptes régionaux et internationaux. Sur cette scène se croisent les scénarios de coup d’État militaire, la montée en puissance des organisations jihadistes et l’intensification de la lutte d’influence entre de multiples forces, parmi lesquelles le Maroc, l’Algérie, des pays du Golfe et des puissances occidentales. Au cœur de ce dossier, le Maroc n’apparaît pas comme un simple observateur ; des éléments indiquent que Rabat cherche à chevaucher la vague de chaos au Mali et dans le Sahara pour enraciner sa présence dans la profondeur africaine, dans le cadre d’une confrontation ouverte avec d’autres axes, au premier rang desquels l’Algérie.
Au cours des dernières années, les faits se sont accumulés : le coup d’État mené par Assimi Goïta, les accusations selon lesquelles des parties extérieures se tiendraient derrière les tentatives d’affaiblir son pouvoir, la crise diplomatique avec une chaîne de télévision arabe du Golfe et les tensions qui en ont découlé avec Riyad, les doigts pointés vers l’Algérie et le Front Polisario après l’attaque de Kidal, puis l’apparition d’un message de menace enregistré adressé au roi Mohammed VI, attribué à un individu se présentant sous une étiquette jihadiste depuis l’intérieur du Mali, au moment même où le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans retenait six camions marocains, ce qui a alimenté les rumeurs sur un chargement d’armes supposément destiné à l’armée malienne. Cette fresque soulève une question incontournable : le Maroc se meut-il au Sahel en véritable partenaire de la « lutte antiterroriste », ou est-il devenu un acteur du redessinage de la carte de l’influence régionale ?
Premièrement : le coup d’État de Goïta... d’une impasse intérieure à une cible régionale
Le coup de force d’Assimi Goïta ne fut pas une excroissance aberrante, mais le couronnement d’une série de crises où se sont accumulés des facteurs entremêlés : la rébellion touareg au nord, l’expansion des groupes jihadistes, la corruption chronique et l’érosion de la légitimité des élites civiles. Le mouvement militaire exprimait, dans son essence, l’impuissance du pouvoir central à gérer le dossier du nord et de l’Azawad, et son échec à produire des équilibres stables entre les composantes ethniques et régionales, sous la pression de difficultés économiques et sociales croissantes. Cependant, ce qui avait commencé comme un conflit local pour le pouvoir n’a pas tardé à se transformer en une carte régionale attirant les forces qui cherchent à instrumentaliser le dossier malien dans des batailles d’influence qui dépassent largement Bamako.
Au lieu de se pencher sur les racines de la crise intérieure, une partie du discours du nouveau pouvoir a penché vers l’imputation de la responsabilité à des « mains étrangères », à travers des allusions répétées à l’existence d’acteurs extérieurs cherchant à affaiblir le régime en place. Cette orientation discursive a offert une opportunité d’investissement politique et médiatique à des parties qui voient dans la scène malienne une occasion de régler de vieux comptes avec leurs adversaires.
Deuxièmement : impliquer l’Algérie et le Polisario... transférer la bataille du Sahara vers le Sahel
L’un des tournants majeurs qui a incarné cette imbrication entre le local et l’extérieur est l’évocation du nom du Front Polisario dans le contexte des discussions sur l’attaque qui a visé la base militaire de Kidal. Certains milieux médiatiques et politiques au Mali ont fait circuler l’idée que des éléments du front auraient participé à l’opération aux côtés d’autres factions armées. Ce récit ne reposait pas sur des données rendues publiques, mais s’inscrivait plutôt dans un discours en quête d’un ennemi extérieur à qui faire porter le fardeau.
L’immixtion du Polisario dans le bourbier sahélien transfère concrètement une partie du dossier du Sahara occidental au cœur de l’Afrique et sert la vision qui consiste à présenter le front comme une menace sécuritaire, et non comme un acteur d’un conflit politique et juridique reconnu internationalement. Cette tendance nourrit un narratif officiel marocain qui a longtemps misé sur l’association du front à tout ce qui est « extrémiste » ou « illégitime » pour saper sa stature politique.
Les accusations ne se sont pas arrêtées au Polisario, elles ont également touché l’Algérie à travers l’insinuation que ce qui se passe au nord du Mali n’est pas déconnecté de rôles algériens présumés. En profondeur, cette ligne paraît cohérente avec les tentatives de certaines parties d’affaiblir le rôle traditionnel de l’Algérie dans la médiation au Sahel, et de la repositionner comme un suspect dans le dossier jihadiste. Pour un État qui refuse la normalisation maroco-israélienne et campe sur sa position concernant la question du Sahara occidental, ces narratifs visent à entamer son poids régional et sa place d’acteur central de la sécurité au Sahel et au Sahara.
Troisièmement : le clash du Mali avec une chaîne du Golfe... au-delà d’une querelle médiatique
Sur fond de couverture médiatique sensible de la situation au nord du pays, le ministère malien des Affaires étrangères a publié un communiqué dans lequel il protestait contre ce qu’il qualifiait d’entrée illégale d’un correspondant de deux chaînes arabes, et accusait la couverture de partialité et de complicité avec des groupes armés. La couverture en question portait sur la fragilité de l’État et sa relation avec l’Azawad et les groupes jihadistes, mais la réponse malienne a dépassé le cadre du contenu médiatique pour se transformer en crise diplomatique avec un pays du Golfe influent.
Cette escalade pousse à s’interroger : s’agissait-il d’une simple réaction à un reportage d’information, ou cela reflète-t-il une tendance de Bamako à se repositionner loin de certaines capitales du Golfe traditionnelles ? Il est frappant de constater que cette tension a coïncidé avec des mutations plus larges dans les alignements régionaux, où les rôles d’Abou Dhabi et de Rabat se croisent dans plus d’un dossier, face à des positions plus réservées d’Alger et de Riyad à l’égard des arrangements au Sahel et au Maghreb. Sous cet angle, le clash peut être lu comme un indicateur d’une tentative de pousser la politique malienne en direction d’un axe déterminé, ou du moins de la rendre plus proche de parties qui voient dans la réduction de l’influence algérienne et saoudienne une opportunité d’élargir leurs propres espaces.
Quatrièmement : le Makhzen au Sahel... une ambition africaine à l’épreuve de la capacité
Le Maroc cherche depuis des années à ancrer sa présence au sud du Sahara à travers de multiples voies : investissements bancaires et agricoles, accords bilatéraux, tournées royales intensives et instrumentalisation du dossier du Sahara occidental pour tisser un réseau d’alliances diplomatiques. Dans ce contexte, le Maroc se présente comme un partenaire sécuritaire pour les puissances occidentales au Sahel, fort de son expérience affichée en matière de « lutte antiterroriste » et de coopération en matière de renseignement.
Toutefois, les données disponibles laissent entendre que la présence marocaine n’est plus une simple coopération technique conventionnelle, mais qu’elle se mêle désormais à des calculs régionaux plus larges. L’incident de la rétention de six camions marocains par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans au Mali, et les fuites qui l’ont accompagné suggérant que certains de ces camions pouvaient transporter des armes destinées à l’armée malienne, ont ouvert grand la porte aux interrogations sur la nature du rôle marocain dans la guerre en cours. Même en l’absence de confirmations officielles catégoriques sur le type de chargements, la simple circulation du scénario d’un soutien militaire direct fait de Rabat, si cette lecture s’avérait exacte, une partie prenante à la guerre et non un médiateur ou un allié politique à distance.
À l’inverse, on ne peut exclure la possibilité que le gonflement de l’affaire des camions ne soit un élément d’un jeu médiatique et sécuritaire visant à dresser le portrait d’un « Maroc visé » pour justifier l’élargissement d’une présence sécuritaire ou militaire, que ce soit à l’intérieur ou dans le voisinage régional. Dans les deux cas, l’incident a fait glisser le débat d’un discours sur un commerce légitime à une question plus large sur l’imbrication de la logistique économique avec les mouvements militaires et ceux du renseignement dans un espace d’une extrême fragilité.
Cinquièmement : un message au roi... entre menace réelle et fonction de propagande
Un moment significatif de cette trajectoire a vu l’apparition d’un enregistrement où un individu se présentant comme un combattant de l’un des groupes armés au Mali adresse un discours direct au roi Mohammed VI, le menaçant de le combattre au Mali comme en profondeur du Maroc, et menaçant l’armée marocaine. La menace publique, même si elle émane d’une entité non officielle, transporte le nom du Maroc au cœur du discours des formations jihadistes liées au Sahara-Sahel.
On peut considérer ce message sous deux angles principaux. Le premier est que la menace reflète l’impression, ou la connaissance, qu’ont ces groupes du fait que le Maroc est impliqué, à un degré ou à un autre, dans le soutien à l’armée malienne ou dans des arrangements sécuritaires sur le théâtre sahélien, ce qui le place dans leur ligne de mire. Le second angle voit dans ce type de messages une matière exploitable dans un récit sécuritaire intérieur qui montre l’État face à un « danger terroriste extérieur », ce qui justifie un resserrement de l’étau sécuritaire ou le passage de politiques et d’alliances extérieures sous la bannière de la défense de la sécurité nationale.
Entre ces deux hypothèses, la conclusion demeure la même : l’implication du nom du Maroc dans le discours des groupes armés crée des risques réels ou potentiels, que ceux-ci procèdent d’une implication effective ou de récits médiatiques et sécuritaires mutuels.
Sixièmement : de la « lutte antiterroriste » au règlement de comptes avec l’Algérie
Une part considérable de ce qui se joue aujourd’hui au Mali et au Sahel se lit à l’aune de la rivalité maroco-algérienne qui s’étend des confins du Sahara occidental aux franges de l’Afrique. Sur le plan analytique, il semble que Rabat cherche à saisir l’opportunité du chaos de la division au Mali et de la présence des groupes jihadistes pour servir des objectifs interdépendants.
Le premier est de consolider l’image de partenaire sécuritaire fiable auprès des puissances occidentales, en se montrant disposé à contribuer au contrôle des frontières et à la poursuite des groupes armés, en échange de la consolidation de gains politiques dans des dossiers épineux, au premier rang desquels celui du Sahara occidental. Le deuxième consiste à alimenter des récits qui plongent des adversaires politiques, du Polisario à son entourage régional, dans l’arène jihadiste, en prélude à leur transfert du cercle de l’action politique à celui de la menace sécuritaire. Quant au troisième objectif, c’est la tentative d’ouvrir un front supplémentaire de tension indirecte avec l’Algérie dans la profondeur du Sahel, ce qui contribue à disperser l’effort algérien et à affaiblir sa capacité à se concentrer sur son voisinage immédiat.
En face, l’Algérie s’appuie toujours sur une doctrine qui voit dans la stabilité du Sahel et du Sahara un pilier de sa sécurité nationale, et refuse toute ingénierie de la région qui l’en écarterait ou qui serait menée sans elle. De ce point de vue, les tentatives de la marginaliser ne sont pas un facteur neutre, mais participent à nourrir la crise au lieu de contribuer à sa résolution.
Septièmement : jusqu’où le Maroc peut-il tenir ? Les risques du glissement dans une arène d’épuisement
Tout engagement marocain sur le théâtre sahélien, quel qu’en soit le degré, charrie un ensemble de questions difficiles sur les limites de la capacité à en assumer les conséquences. Le soutien logistique, sécuritaire ou politique à l’une des parties au conflit au Mali place Rabat au cœur d’un conflit d’une extrême complexité, où s’entremêlent les dimensions tribales, ethniques, religieuses et économiques.
Concrètement, les risques possibles comprennent l’exposition des intérêts marocains en Afrique subsaharienne à des menaces sécuritaires, la réorientation de l’hostilité des groupes armés vers des cibles liées au Maroc, et la dilapidation de ressources précieuses dans des dossiers extérieurs alors que les crises sociales et économiques intérieures demeurent prégnantes. De plus, le pari excessif sur les alliances avec des puissances occidentales ou du Golfe peut approfondir la dépendance de la décision extérieure marocaine à des agendas qui ne coïncident pas nécessairement avec les intérêts des peuples de la région. Sur l’autre rive, la position algérienne, fondée sur la primauté des solutions politiques et du dialogue régional, offre un modèle différent, qui repose sur le rétrécissement des espaces de conflit armé et non sur leur élargissement.
Huitièmement : l’horizon de la crise au Mali et ses répercussions sur le voisinage maghrébin
La crise au Mali n’est plus une affaire circonscrite aux équilibres du pouvoir à Bamako ou à un affrontement entre l’armée et les groupes armés ; elle est devenue un miroir qui révèle la profondeur des dysfonctionnements du système régional maghrébin et sahélien. Dans ce miroir apparaît une rupture entre des projets qui veulent faire de la région une arène d’influence et un couloir d’alliances transnationales, et d’autres qui appellent à des solutions africaines conduites par le voisinage direct du Mali, au premier rang duquel se trouve l’Algérie.
Ce que les développements mettent au jour, c’est que pousser le conflit vers davantage d’internationalisation, en invoquant des acteurs extérieurs et en propageant des récits qui confondent tout adversaire politique avec le « terrorisme », ouvre la porte à une nouvelle vague de chaos à laquelle aucun État de la région, y compris le Maroc lui-même, ne pourrait être épargné. À l’inverse, le besoin semble pressant de restaurer le langage du dialogue et des compromis, et de reconnaître le poids des États qui ont éprouvé les crises du Sahel et leurs complexités, en tête desquels l’Algérie avec ses longues frontières avec le Mali et son expérience complexe dans le traitement des groupes armés.
Conclusion
Ce qui se joue aujourd’hui au Mali et au Sahara-Sahel est plus vaste qu’un coup d’État militaire ou une bataille localisée contre des organisations jihadistes. C’est un terrain d’essai pour des projets concurrents de reconfiguration des rapports de force au Maghreb et en Afrique. Le rôle marocain se lit ici à travers l’intersection de ses alliances régionales et internationales avec des dossiers restés épineux, comme celui du Sahara occidental et de la relation avec l’Algérie.
Cependant, toute tentative de régler ses comptes via des scènes lointaines, et plus précisément dans un espace aussi tourmenté que le Mali, porte en elle-même un risque fondamental : que ces conflits se retournent contre ceux qui les alimentent. Le pari le plus sûr pour l’avenir de la région demeure dans le soutien aux approches qui placent la stabilité du Sahel et la sécurité de ses populations au-dessus des calculs de circonstance, et dans le renforcement de la position des États qui refusent de transformer leurs territoires et ceux de leurs voisins en plates-formes pour des guerres par procuration. C’est là le cœur de la position algérienne, qui n’a pas vacillé dans son refus des interventions militaires extérieures dans la région.
Ce que la crise malienne actuelle révèle, ce n’est pas seulement l’échec de la logique des coups d’État à produire une stabilité durable, mais aussi les limites du vocable de « lutte antiterroriste » quand il se transforme en couverture de politiques expansionnistes ou en écran pour masquer des contradictions intérieures et régionales. L’option la plus rationnelle reste de construire une approche maghrébine et africaine commune, qui élève la souveraineté des États et l’intégrité de leurs territoires, et qui affronte le terrorisme en tant que produit de crises profondes qu’il faut traiter à la racine, et non comme prétexte pour redessiner les cartes aux dépens des peuples de la région.
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