Le conflit caché au sein de l’État marocain : quand les institutions se livrent une guerre silencieus
Il est des moments rares où les secrets filtrent de derrière le rideau, dévoilant la nature réelle de l’État, non pas telle qu’elle se présente dans ses communiqués officiels, mais telle qu’elle est dans ses contradictions, ses intérêts et ses luttes étouffées. Ce que vit le Maroc aujourd’hui n’est pas une simple succession de scandales épars ou d’événements isolés, mais bien des indices accumulés qui révèlent des fractures profondes au sein même des institutions de l’État, des appareils sécuritaires à la classe politique, en passant par les cercles de la richesse et de l’influence.
Quatre dossiers, qui semblent à première vue éparpillés, sont en réalité reliés par des fils entremêlés : les déclarations de Nizar Baraka et sa menace de combattre ce qu’il a appelé les « chauves-souris des ténèbres », le conflit caché au sein des services de renseignement marocains, le scandale immobilier de Hamdi Ould Rachid, et les mécanismes d’action du Makhzen à travers des réseaux d’intérêts et d’intermédiation. Lire ces dossiers ensemble donne une image plus cohérente et plus accablante que ne le laisse supposer chaque affaire prise isolément.
Nizar Baraka et le discours des chauves-souris : qui combat qui ?
Lorsqu’un politique considéré comme appartenant au premier cercle de l’État sort pour parler de « chauves-souris ténébreuses et arachnéennes » qui cibleraient la stabilité du pays, et annonce sur un ton guerrier que les affronter est devenu un devoir national, la question qui se pose n’est pas de savoir si ces chauves-souris existent, mais qui se cache derrière elles, et pourquoi on en parle maintenant.
Nizar Baraka, secrétaire général du Parti de l’Istiqlal et ancien chef de gouvernement, a fait des déclarations remarquées dans lesquelles il décrit des entités non identifiées comme menant une guerre cachée contre les intérêts nationaux, affirmant que leur faire face exige du courage et une volonté forte. Ce qui frappe dans ces propos, c’est qu’ils sont intervenus dans le contexte de fuites électroniques et de piratages ayant touché les données personnelles de centaines de milliers de Marocains, comme l’a révélé l’affaire de la plateforme « Jabroute », considérée comme l’une des cyberattaques les plus graves qu’ait subies le Maroc ces dernières années.
Mais le paradoxe criant est que les milieux qui analysent ce paysage ne s’arrêtent pas à la question affichée, ils vont plus loin : si ces entités anonymes sont en réalité une branche du renseignement ou un réseau d’influence opérant à l’intérieur même de l’État, comment peut-on leur déclarer la guerre ? Et qui détient la capacité de la mener ? La scène ressemble à celle d’un responsable lançant des avertissements à voix haute sans être en position de décision réelle, ce que certaines analyses lisent comme une pression interne et un message adressé à des parties précises, davantage que comme l’annonce d’une politique effective.
À cet instant, le discours de Baraka devient plus un révélateur qu’un remède : un révélateur qui montre l’ampleur des tensions dans les rouages de l’État, et la profondeur du sentiment qu’il existe des acteurs qui opèrent en dehors des canaux officiels et à l’abri de toute reddition de comptes. Ce qui attire l’attention, c’est que cette déclaration est intervenue à un moment où se multiplient les scandales liés à des personnalités politiques et sécuritaires, dans un silence officiel qui s’interprète comme de l’impuissance ou de la complicité.
La guerre des renseignements marocains : le conflit qui ne dit pas son nom
Il n’est pas nouveau, dans les régimes autoritaires, que des rivalités aiguës naissent entre les différents appareils de sécurité ; bien souvent, cette rivalité fait même partie de la structure du système, servant d’outil d’équilibre et de surveillance mutuelle. Cependant, ce que révèlent les faits accumulés au Maroc dépasse la simple compétition fonctionnelle pour s’apparenter à une guerre silencieuse entre des branches au sein du dispositif de renseignement.
L’affaire de la plateforme « Jabroute » offre ici un modèle éclairant. Cette plateforme qui a réussi à obtenir les données personnelles de ce que l’on estime à plus de sept cent mille citoyens marocains, y compris des informations issues des registres d’état civil et des documents consulaires des Marocains de la diaspora, ne relève pas d’un simple piratage extérieur. Ce que laissent entendre les analyses qui suivent le dossier, c’est que cette intrusion a surtout mis au jour un conflit se déroulant à l’intérieur même des appareils marocains, et plus précisément dans l’entourage de personnalités comme Mohammed Yassine Mansouri et d’autres responsables proches de la direction des services de sécurité.
Ce qui se lit dans cette affaire, ce n’est pas seulement un piratage informatique, mais le titre d’une lutte d’influence prolongée au sein du système sécuritaire. La véritable gravité de ce conflit ne réside pas dans la rivalité personnelle entre individus, mais dans l’affaiblissement institutionnel réel qu’il engendre : lorsque le renseignement est utilisé dans des batailles internes au lieu de se consacrer à la protection de la sécurité nationale véritable, la confiance du citoyen dans la capacité de l’État à protéger ses informations les plus sensibles s’érode. Et lorsque la fuite devient une arme entre les mains d’une branche contre une autre, l’État se transforme d’acteur en champ de bataille.
Ce qui suscite l’interrogation la plus forte est l’absence de toute véritable reddition de comptes publique face à ce dossier, malgré son ampleur exceptionnelle. Pas d’enquête parlementaire indépendante, pas de communiqués officiels ayant une réelle substance, pas de mesures claires de nature à rassurer le citoyen. La réponse officielle a plutôt pris la forme d’une banalisation ou d’une minimisation, ce qui est en soi un message révélateur de la profondeur de la crise.
Le scandale immobilier de Hamdi Ould Rachid : la fortune soudaine et le silence troublant
Le scandale de Hamdi Ould Rachid s’inscrit dans un phénomène plus large et plus profond, celui de l’enrichissement soudain des politiques insérés dans le système du Makhzen. Le dossier concerne ici précisément une transaction immobilière dont on estime qu’elle a dépassé le million d’euros, ce qui a suscité une vaste controverse sur les origines de cette fortune, compte tenu de la biographie d’une personnalité qui se classe elle-même dans le champ politique.
Ce qui fait de ce dossier plus qu’un simple scandale individuel, c’est son lien avec une question plus vaste : comment l’appartenance aux cercles d’influence du Makhzen se transforme-t-elle en un canal d’accumulation de richesses ? Ce que laissent entendre certaines fuites, c’est que le problème ne se limite pas à une seule personne ; des données qui circulent évoquent des personnalités politiques possédant des fortunes estimées à des dizaines de millions de dollars, des fortunes qu’il est difficile d’expliquer par un quelconque parcours professionnel licite et déclaré, ce qui pose la question fondamentale : d’où vient tout cela ?
L’autre visage du scandale, ce sont les réactions de certains mis en cause lorsqu’ils sont confrontés à la demande d’explication : une indignation bruyante, et le recours à la menace judiciaire comme outil de dissuasion plutôt que comme voie vers l’équité. Et ce comportement, lorsqu’il émane de ceux que les accusations visent, renforce l’impression qu’ils ne possèdent pas de véritable argument juridique, mais qu’ils misent plutôt sur le prestige de l’influence et l’intimidation des opposants.
Le paradoxe est que cette défense véhémente et ostentatoire sur la place publique est devenue en elle-même un aveu implicite de l’ampleur de l’implication : celui qui ne craint pas de rendre des comptes n’a pas besoin d’une telle virulence pour se défendre.
Le Makhzen et les mécanismes de la corruption : un État ou un réseau d’intérêts ?
C’est peut-être la question la plus brûlante d’actualité pour comprendre la nature de ce qui se passe au Maroc : sommes-nous face à un État qui se construit, se réforme et sanctionne, ou face à un réseau d’intérêts structuré qui utilise les habits de l’État et ses appareils comme couverture pour réaliser des gains privés ?
Ce que révèlent les dossiers accumulés, c’est que les mécanismes d’action du Makhzen ne reposent pas sur la logique de l’État, ni dans ses relations extérieures ni dans sa gestion interne. Le Makhzen se meut au niveau des réseaux et des intermédiaires ; il cherche à l’étranger des personnes disposant d’influence ou de relations, et leur accorde des privilèges au Maroc en échange de services politiques ou économiques dans l’autre sens. Il ne s’agit pas d’une relation entre deux États fondée sur les institutions et les intérêts supérieurs communs, mais d’une relation entre des personnes qui échangent des avantages dans des salons fermés et en dehors des cadres juridiques.
Ce modèle est apparu clairement dans les révélations concernant les relations du Makhzen avec des personnalités politiques de pays européens, où le rôle de l’intermédiaire est apparu comme la colonne vertébrale de la relation : une personne qui arrange les rencontres et ouvre les portes, et obtient en contrepartie la possibilité de se soustraire au contrôle et de contourner les procédures légales. Le paradoxe est que certains de ces intermédiaires étaient des employés officiels au sein de missions diplomatiques, sous couvert d’une accréditation officielle.
La conséquence inévitable de ce modèle est une fragilité structurelle profonde : des relations reposant sur des personnes et non sur des institutions, qui s’effondrent lorsque ces personnes s’effondrent. Aujourd’hui, avec la chute de plusieurs de ces figures dans des pays européens sous le poids d’enquêtes judiciaires, on découvre le coût de ce pari sur les individus plutôt que sur la construction de relations institutionnelles véritables.
Le fil conducteur : un État qui s’érode de l’intérieur
L’image complète que dessinent ces dossiers rassemblés révèle un État souffrant de trois crises étroitement imbriquées : une crise de confiance dans ses institutions sécuritaires devenues le théâtre de luttes d’influence au lieu d’être le bouclier de la nation, une crise de légitimité de sa classe politique qui accumule des richesses qu’aucun parcours licite n’explique, et une crise d’identité dans son rapport au concept même d’État.
Quand un haut responsable déclare la guerre à des entités anonymes sans les nommer, quand les appareils reconnaissent implicitement que les données de centaines de milliers de citoyens sont à la portée d’acteurs inconnus, quand filtrent des informations sur des transactions immobilières de plusieurs millions d’euros concernant des politiques supposés vivre de leurs salaires, et quand les relations internationales sont gérées via des intermédiaires de l’ombre en dehors des protocoles officiels de l’État, la question qui se pose avec une urgence extrême est la suivante : où est l’État au sens véritable du terme ?
Cette question n’est pas un luxe intellectuel. C’est la question que vivent des millions de Marocains au quotidien dans leurs rapports avec les institutions, et c’est la question dont la réponse restera suspendue tant que la véritable reddition de comptes demeurera absente et la transparence une exception.
Les systèmes dirigés par une logique de réseaux et non par une logique d’institutions sont capables de tenir longtemps, mais ils en paient le prix lentement : par l’érosion de la crédibilité, la fragilité de la cohésion et la montée d’une colère silencieuse chez le citoyen qui voit des fortunes se bâtir dans le secret pendant que ses données personnelles sont exposées à la vente. Et chaque fois qu’un dossier de corruption, de fuite ou de conflit caché s’ouvre, se dévoile la vérité que les fractures ne se situent pas aux frontières, mais au cœur même des institutions.
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