Ahmed Attaf lâche une bombe diplomatique : l'Algérie met le Maroc dans l'embarras sur les dossiers du Sahara occidental et de la Somalie
Lorsque le ministre des Affaires étrangères d'un pays choisit de s'exprimer avec un tel degré de franchise et de fermeté, le message n'a rien d'anodin. Ce sont des mots soigneusement pesés, dont le moment a été choisi avec précision, et les destinataires savent parfaitement qu'ils sont visés. Les dernières déclarations du chef de la diplomatie algérienne, Ahmed Attaf, n'étaient ni un exercice de rhétorique ni une réaction improvisée à un événement imprévu. Il s'agissait d'un message à plusieurs dimensions, adressé simultanément à Rabat, à la communauté internationale et à l'opinion publique régionale. Attaf a parlé sans détour de l'unité de la Somalie et de son rejet de ce qu'il a qualifié d'ingérence dans ses affaires intérieures, tout en évoquant, dans le même temps, la trajectoire du dossier du Sahara occidental dont il a affirmé qu'elle suivait les conditions posées par l'Algérie depuis des décennies. Le message est passé. Et le Maroc, qui a choisi le silence sur les deux dossiers, s'est retrouvé dans une position pour le moins inconfortable.
Cartographie de la pression : qu'a réellement dit Attaf ?
Le discours du ministre algérien des Affaires étrangères comportait deux axes principaux, indissociables si l'on veut saisir le tableau dans sa globalité. Le premier a trait à la position explicite de l'Algérie sur le dossier somalien, en particulier l'initiative de la région du Somaliland d'ouvrir une prétendue représentation diplomatique à Jérusalem occupée, avec un soutien israélien direct portant atteinte à l'intégrité territoriale d'un État arabe membre de la Ligue arabe. Le second axe, qui n'est pas moins explicite, concerne la position vis-à-vis du processus de négociations sur le Sahara occidental, en cours entre le Maroc et le Front Polisario sous les auspices conjoints des Nations unies et des États-Unis.
S'agissant de la Somalie, l'Algérie a réitéré, par la voix de son ministre, son soutien à l'unité et à l'intégrité territoriale de ce pays, et a fermement condamné l'ouverture de cette prétendue représentation à Jérusalem occupée, qualifiant cette démarche d'aberrante et d'inacceptable sur les plans juridique et politique. La position algérienne est intervenue en même temps qu'un communiqué publié par seize pays arabes dans lequel ils exprimaient leur profonde insatisfaction, considérant ce qui s'était passé comme une ingérence flagrante dans les affaires somaliennes visant l'unité du rang arabe et instrumentalisant la cause palestinienne et la symbolique de Jérusalem dans un jeu géopolitique aux objectifs transparents. Quant au dossier du Sahara occidental, Attaf a déclaré que les développements récents confirmaient la justesse de ce que l'Algérie réclame depuis cinq décennies : des négociations directes entre les deux parties au conflit, le Maroc et le Front Polisario, dans un cadre garantissant le droit du peuple sahraoui à l'autodétermination, sur la base des résolutions des Nations unies, au premier rang desquelles la résolution 2797.
Le silence de Rabat : absence stratégique ou réel embarras ?
Ce qui rend les déclarations d'Attaf d'autant plus cinglantes, c'est le contexte dans lequel elles ont été prononcées. Le Maroc, qui tient à se présenter comme le défenseur du principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des États et de la préservation de l'intégrité territoriale, a totalement disparu du paysage lorsqu'il s'est agi du dossier somalien. Aucun communiqué de condamnation de l'ouverture de la représentation du Somaliland à Jérusalem n'a été publié par le ministère marocain des Affaires étrangères, et le Maroc ne s'est pas joint au communiqué arabe commun signé par seize pays. Un silence on ne peut plus remarqué, surtout lorsque l'on sait que le Maroc préside le Comité Al-Qods au sein de l'Organisation de la coopération islamique, une responsabilité qui lui impose, plus qu'à tout autre, de s'opposer à toute mesure visant à consacrer le fait accompli dans Jérusalem occupée.
La question qui se pose avec insistance est la suivante : pourquoi Rabat hésite-t-elle à condamner une représentation diplomatique à Jérusalem bénéficiant d'un soutien israélien affiché ? La nature des relations que Rabat a renouées avec Tel-Aviv dans le cadre des accords de normalisation jette une ombre pesante sur cette équation. Il faut y ajouter le fait que les Émirats arabes unis et Israël comptent parmi les puissances qui soutiennent la quête de reconnaissance du Somaliland, ce qui place le Maroc devant deux options, l'une comme l'autre coûteuses : soit condamner cette démarche et entrer en collision avec des alliés régionaux, soit garder le silence et s'exposer à de vastes critiques arabes et islamiques. Le paradoxe est que ce que font ces mêmes parties contredit totalement les principes que le Maroc brandit si souvent face à ses adversaires.
L'Algérie et la Somalie : le principe comme outil géopolitique
On ne peut lire la position algérienne sur la Somalie indépendamment des dimensions stratégiques qui régissent sa politique étrangère sur le continent africain. Le rejet du démembrement des États et de l'ingérence étrangère dans leurs affaires intérieures est un principe solidement ancré dans la diplomatie algérienne depuis l'indépendance, ce qui rend la position sur le dossier somalien parfaitement cohérente avec son histoire politique et ses prises de position documentées. Mais l'affaire dépasse les constantes de principe pour aller vers une instrumentalisation consciente de ces constantes. Ce que l'Algérie lit dans le paysage somalien, c'est une tentative systématique de démanteler un État arabe africain et de redessiner sa réalité politique au service d'agendas extérieurs. Et dès lors que l'on parle des acteurs impliqués dans cette opération, l'Algérie trouve l'occasion de pointer, de manière indirecte, la contradiction flagrante des positions marocaines : comment Rabat peut-elle se targuer du principe de non-ingérence et de protection de l'intégrité territoriale tout en consolidant ses relations avec des parties que l'on présente, sur le plan analytique, comme œuvrant à saper l'unité de la Somalie ?
Quand Attaf est monté à la tribune officielle pour énoncer haut et fort la position algérienne, il adressait un message à l'ensemble du continent africain : l'Algérie se tient aux côtés de l'unité des États et du principe de non-ingérence en actes et non en paroles, et il existe une différence fondamentale entre celui qui prétend défendre ces principes et celui qui les incarne dans son comportement diplomatique réel.
La constante algérienne : cinq décennies d'une position inébranlable
Ce qui distingue le discours algérien dans le dossier du Sahara occidental, c'est sa remarquable constance dans le temps. Depuis le déclenchement du conflit au milieu des années soixante-dix, l'équation algérienne n'a pas changé sur le fond : des négociations directes entre le Maroc et le Front Polisario en tant que représentant légitime du peuple sahraoui, débouchant sur une véritable autodétermination conformément à la légalité internationale. Attaf n'a surpris personne en affirmant que les derniers développements confirment le bien-fondé de la revendication algérienne historique. Ce qui a changé, ce n'est pas la position algérienne, mais le paysage international qui semble aujourd'hui plus ouvert au cadre proposé par l'Algérie, surtout après que le Maroc se soit engagé dans des négociations directes avec le Polisario sous supervision internationale, chose qu'il refusait auparavant, considérant cela comme une atteinte à sa souveraineté.
Dans ce contexte, l'Algérie salue le processus de négociation lancé au début de l'année sous l'égide des Nations unies et des États-Unis, auquel elle participe en tant qu'observateur, en sa qualité de pays voisin directement concerné par le dossier, et aspire à ce qu'il aboutisse à une solution juste et durable garantissant le droit du peuple sahraoui à l'autodétermination conformément aux résolutions des Nations unies.
La résolution 2797 : l'arme juridique entre les mains de l'Algérie
La résolution 2797 du Conseil de sécurité constitue un pilier de référence essentiel dans le discours algérien, et Attaf s'y est explicitement référé comme le cadre juridique international à la lumière duquel les négociations doivent se dérouler. L'Algérie voit dans cette résolution une ouverture vers un processus de négociation, mais sans renoncer à la garantie du droit à l'autodétermination comme condition essentielle et non négociable. À l'inverse, Rabat a tendance à lire la même résolution comme un appui à la proposition d'autonomie qu'il a présentée en 2007.
Cette dualité d'interprétation n'a rien d'insolite dans les conflits territoriaux chroniques, mais elle révèle que le fossé ne se limite pas aux chiffres ou aux cartes, il réside dans la conception même de la solution souhaitée : s'agit-il d'un arrangement administratif dans le cadre de la souveraineté marocaine ou d'un règlement politique débouchant sur une forme effective d'autodétermination ? La réponse à cette question est le cœur du différend, et c'est pourquoi la résolution 2797 se transforme en miroir où chaque partie voit ce qu'elle veut bien y voir.
Le discours d'Attaf : réponse à un récit ou message préventif ?
Certains lisent les déclarations d'Attaf comme une riposte mesurée à une campagne médiatique qui tentait de dépeindre une Algérie en train de reculer sur ses positions historiques sous le poids des pressions américaines. Ce récit, relayé par certains organes de presse, prétend que l'Algérie serait en train de revoir ses calculs à la lumière de données internationales changeantes, et qu'elle songerait peut-être à réviser sa position sur le Sahara occidental pour l'adapter à une prétendue phase de détente régionale. Le discours d'Attaf a pulvérisé ce récit à la racine. Ce que ses déclarations révèlent, c'est que l'Algérie n'a ni reculé ni revu sa position, que le processus de négociation en cours avance dans le cadre qu'elle a historiquement réclamé, et que c'est le Maroc qui est entré à la table des négociations selon une formule où le Front Polisario est une partie officielle que l'on ne peut ni contourner ni ignorer. Cette seule réalité réduit à néant bon nombre d'allégations colportées par des organes qui prétendaient être au fait de transformations profondes de la position algérienne.
Le timing n'est pas non plus dénué de signification. Le choix d'Attaf de s'exprimer avec une telle clarté à ce moment précis envoie un message limpide aux parties internationales qui supervisent le parcours de négociation : l'Algérie n'est pas un simple spectateur dans ce dossier, et toute solution qui ne comporterait pas de garanties réelles pour l'autodétermination ne saurait emporter son adhésion.
Le Maroc pris entre deux feux : des problématiques structurelles impossibles à masquer
Pour comprendre la profondeur de l'embarras créé par les déclarations d'Attaf pour Rabat, il est indispensable de garder à l'esprit la nature de la difficulté structurelle à laquelle la politique marocaine est confrontée dans ce dossier, au-delà du discours officiel affiché. Le Maroc promeut depuis des décennies sa proposition d'autonomie présentée en 2007 comme la solution optimale et définitive. Or, cette proposition est restée fondamentalement floue, jamais détaillée avec la précision suffisante qui la rendrait sérieusement discutable à une table de négociation réelle. C'est ce qu'Attaf a explicitement souligné lorsqu'il a demandé que le Maroc présente une vision détaillée de l'autonomie qui puisse être étudiée et servir de base à une négociation, braquant ainsi la lumière sur une faille majeure de la position marocaine difficile à ignorer.
Parallèlement, le Maroc fait face à un dilemme tactique tout aussi complexe : il est aujourd'hui assis à une table de négociation où le Front Polisario est représenté en tant que partie officielle reconnue dans le cadre de la supervision internationale. C'est là un changement notable par rapport aux positions marocaines antérieures qui refusaient de lui reconnaître cette qualité. Et le fait de siéger dans ce cadre revient à reconnaître implicitement que l'avenir du Sahara occidental n'est pas encore scellé, et que la partie sahraouie est présente sur la scène politique internationale d'une manière que l'on ne peut plus contourner.
Scénarios possibles : vers quoi se dirige ce dossier ?
Au-delà de la rhétorique d'escalade, trois trajectoires principales peuvent être esquissées. La première est la poursuite des négociations dans leur cadre actuel avec une montée en intensité des déclarations de part et d'autre, sans parvenir à un quelconque accord définitif dans un avenir prévisible, ce qui constitue le scénario le plus probable étant donné l'immense fossé entre les positions de fond des parties. La deuxième serait de parvenir à un arrangement transitoire par étapes comprenant une amélioration concrète des conditions humanitaires dans les camps de réfugiés sahraouis et un élargissement de certaines compétences administratives, tout en reportant le règlement de la question de la souveraineté finale à une phase ultérieure. Mais ce scénario reste suspendu à la capacité des parties à faire des concessions sur leurs priorités essentielles. Quant au troisième, le plus difficile à réaliser dans les circonstances actuelles, il consisterait à aboutir à un règlement global incluant une formule d'expression de la volonté populaire sahraouie conformément à la légalité internationale, ce à quoi l'Algérie et le Polisario sont fermement attachés, mais qui demeure un chemin extrêmement complexe sur les plans géopolitique et sécuritaire. Ce qui reste constant dans tous ces scénarios, c'est que l'Algérie ne renoncera pas à sa présence active, et que le discours d'Ahmed Attaf n'était pas l'annonce d'une position nouvelle mais plutôt une confirmation devant la communauté internationale que le cours des événements suit la direction que l'Algérie défend depuis longtemps.
La diplomatie comme outil de pression : une lecture du tableau d'ensemble
Ce que le discours d'Attaf révèle clairement, c'est que la diplomatie algérienne utilise désormais la tribune officielle du ministère des Affaires étrangères comme un outil multifonction : exprimer des positions, tracer des lignes rouges, adresser des messages à l'intérieur comme à l'extérieur, et réguler le rythme du conflit selon un timing calculé. En plaçant le dossier somalien et celui du Sahara occidental dans un seul et même discours, l'Algérie établit un lien implicite et signifiant entre les deux dossiers. Car celui qui érige en principe le refus du démembrement des États ne saurait justifier une alliance avec ceux qui le soutiennent, et celui qui proclame haut et fort son attachement à la légalité internationale ne saurait fermer les yeux sur des résolutions du Conseil de sécurité qui obligent à ce qu'il ne veut pas reconnaître. Ce que l'Algérie lit dans le paysage actuel, c'est qu'elle occupe aujourd'hui une position plus favorable qu'il y a quelques années sur l'échiquier de la pression diplomatique. Et ce que Rabat lit de son côté, c'est qu'elle se trouve désormais face à une échéance qu'elle ne peut reporter indéfiniment : soit construire une position cohérente qui concilie ses multiples connexions régionales et son discours de principe affiché, soit rester en confrontation permanente avec cette contradiction, chaque fois qu'Ahmed Attaf décidera de lui tendre un miroir.

Réagissez à cet article
Commentaires
Enregistrer un commentaire